JRNL 280725 – 300725
280725
Aujourd’hui, ils changent les sols d’une grande partie de mon appartement. Ça va être super. En attendant, on empile les meubles dans une pièce. Ça feel comme un déménagement.
Je suis sorti coudre dans l’atelier d’Evelyne. Je suis toujours sur la robe faite sur mesure à Paris, la robe haute couture. Je l’ai terminée, finitions soignées.
19 heures, ressentis 22.
Le rythme cardiaque détraqué de la maison s’est remis en route. Elle court peu importe le temps, vous savez. Aujourd’hui, il pleut. Il fait plus froid. Les mêmes qui avaient trop chaud disent : « on a un été pourri ». Autant dire, ça va jamais.
De nouvelles fondations.
290725
Sous l’ancien sol de la cuisine, un sol encore plus ancien. Celui-là va rester sous le nouveau. Il est beau, vieille école, à la mode à nouveau. On n’a pas besoin de tout inventer à nouveau, me dis-je. Parfois, ce qui reste est juste.
Le poseur de sol prend son temps. J’aime observer ça. Il s’éparpille, ça fait du bien. Laurence Skivée avait parlé d’un laveur de vitres dans un de ses livres. Ça me fait penser.
Ça a sonné à la porte. Peu de suspens : la poste ou la voisine. La voisine.
— Je m’occupe de ce qui me regarde pas, je sais, mais le poseur de sol, il est là ? J’ai vu sa voiture dehors et il a pas mis le disque bleu. C’est que quarante francs l’amende, tu me diras, ça fait quand même un joli apéro. En tout cas, de quoi m’inviter. Sur ce, je vous souhaite une bonne journée. Je m’en vais gueuler sur la dame que tu vois là-bas, car elle a un joli tablier et les tabliers ici, c’est moi ! — Toi, viens ici, lui lance-t-elle.
— Oh, tu sais, moi, quand on me dit « viens ici », j’aime pas tellement. J’ai peur de me faire taper.
Rire.
Je suis allé acheter le fromage pour la fondue. Pis les tomates aussi. Pis bon, un salami, des biscuits et d’autres joyeusetés. Mon argent, il m’arrive de l’utiliser sans faire attention. Pas envie d’y réfléchir pendant des heures, encore moins de me faire la morale ou de me dire comment c’est bien de faire. Bien pour qui ? Je sais même pas, de toute façon. Je remplace tout ça par un merci.
Je me suis arrêté prendre un café. Au lait, pour une fois. Je fais ça rarement. Pourtant, j’aime bien. Bon, je dis que j’ai pris un café au lait, mais la serveuse n’est pas encore passée. Une autre version de moi dirait qu’elle m’ignore. Il y a des autocollants collés sur la vitre, découpés en forme d’épis de blé. C’est joli. Ah la voilà : café au lait la surprend, elle me contre-propose un renversé. J’accepte. J’ai entamé un croissant. J’ai plus faim.
Ce que je ressens est réel, mais pas forcément vrai.
De là où je suis assis, je vois le Christ-Roi, érigé sur le sommet d’une montagne, une petite. Je vois aussi un panneau orange sur lequel est écrit : « 70-784 ». Je comprends pas. Les oiseaux veulent la moitié de mon croissant. Je partage. Mes petites boules de plumes. Avec mon café (renversé), un chocolat (Chocmel), je le partage avec personne. Je l’emporte.
La fille de la table d’à côté. Noireaude. Habillée tout en noir. Jean serré. Pas coiffée. A l’air épuisée. Elle parle toute seule. Je l’entends dire : — Je suis trop conne. Je me rends compte que c’est quelque chose que je fais plus. J’entends encore : — J’y arriverai jamais. Ça va me prendre toute la nuit. Aucune idée de quoi elle parle. Elle est pas seule à sa table, mais on dirait.
De retour dans la maison jaune. J’y ai une porte sans enseigne, mais qui s’ouvre sur un monde entier.
Les schémas ne partent pas parce qu’on les comprend, mais parce qu’on n’y participe plus. Je retire mon nom des registres du manque. Ce qui me liait, je ne le soutiens plus. Je suis l’absence sans qui, pas de miroir.
Code.
Fin de journée : fondue aux tomates. Le clou du pestacle. La belle vie.
Je pensais la journée terminée. Pas tout à fait.
Debrief téléphonique. Deux petites heures. La belle vie.
300725
Aujourd’hui, je vais à Sion. On rend à sa cliente la robe de Paris, et on en rencontre un nouveau, venu à moi par son oreille et par la bouche de mon amie, Chloé. Je sais pas trop. C’est pour une retouche. Normalement, je dis non. Et là, j’ai dit oui. Sentiment partagé. Je le laisse tel quel. Je m’assieds au volant de ma voiture. Je tourne la clé. Ah oui, je pose mon pied sur l’embrayage. Elle est pas automatique, celle-ci.
Sion. Petit balcon avec vue sur les toits. Des pigeons habitent l’endroit. Ils ont toute une vie. Julie a mis des fleurs tout le long de la rambarde. C’est joli. Ça lui ressemble.
Sion, Manor. Sur la terrasse, j’échange avec mon nouveau client sur son veston, qui lui tient à cœur. Passe un photographe que je connais, spécialiste de la pop culture. Il s’arrête, et ouvre son monde comme une valise de laquelle sortirait un décor entier. Je suis dans la scène. Je comprends pas tout. Je comprends qu’il prépare une exposition. Je l’observe. Il se fait des croche-pattes, il cherche à prendre une forme. Inconscient de l’instant, il construit des murs et des élastiques. Je ne cherche pas à corriger, mon regard est tendre. J’aime être là.
D’un coup, la scène se referme. Le rendez-vous également. Je m’en vais acheter une crème du Docteur Hauschka. Sion, Coop City.
La ville est calme. Comme moi.
Cohérence.
Je fais face à mon après-midi. Je sens que je cherche à la remplir. Ou plutôt : que de ne pas le faire me met en fraude. Germanier juge et flic, saison je-ne-sais-combien.
À partir de 17 heures, on peut se relâcher, car c’est normal, à partir de 17 heures, de n’avoir plus de programme. Rire.
Une autre voisine me voit au balcon. Elle hurle : — C’est bien, le nouveau sol ?
On discute. Elle a fait les marchés. Elle sait ce que c’est. Même qu’une fois, au marché des abricots à Saxon, il y avait trop de vent. Son voisin, souffleur de verre, a vu tous ses objets tomber au sol. Cette journée une horreur, me dit-elle. — Le soir je suis rentrée à la maison et je me suis assise devant la porte d’entrée pour pleurer toutes les larmes de mon corps.
Elle est fleuriste. Aujourd’hui à la retraite. Elle a encore quelques petits mandats, pour la fanfare par exemple. Elle cherche autour de la maison des petites fleurs rouges. — Il y a des codes couleurs, tu comprends.— J’aime trop la nature, finit-elle par conclure.
Une journée sur l’agenda, c’est pénible. Pas comme en vrai.
Le chat est là. Dans le fond, un podcast. Je l’entends, mais je l’écoute pas. Je réfléchis par-dessus. Si je me concentre sur l’émission, je m’endors. Ça ronronne.
La vie facile.


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